Les ventres vides

Publié le par Raphaëlle

J'ai participé à un concours de nouvelles que je n'ai pas gagné. Je vous livre ici mon texte.

Le sujet imposé: “Nous sommes le 31 décembre 2030. Mettez-vous dans la peau de celle que vous serez à la fin de cette décennie qui a débuté avec la pandémie COVID-19, impactant la terre entière. À travers un récit libre (journal, nouvelle, reportage, etc.), vous partagez votre imaginaire, vos convictions ou vos analyses. Vous racontez ce que vous avez vécu depuis le confinement de 2020 et ce qu’est devenu le monde. Par l'écriture vous participez à la création d'un monde nouveau."

 

31 décembre 2030. Les dates ont peu de sens. Qui a envie de fêter l’arrivée d’une nouvelle année. Mais certains événements gardent de l’importance.

 Il y a 20 ans, j’avais mis au monde mon dernier bébé. C’était hier et c’est pourtant si lointain ! Le monde a tant changé. Il n’est plus du tout le même qu’au jour de sa naissance. 10 ans d’épidémies, 4 ans de laxisme et de luttes pour la liberté, des contagions à ne plus savoir les compter et des morts par millions ont fait de notre monde un ersatz triste et sans lendemain.

La dernière épidémie, la COVID-23… On a manqué d’imagination pour nommer les maladies qui se sont succédé. C’était la 23ème mutation. En 2023. Mais pour celle-là, on a finalement trouvé une autre appellation : la Cœur-vide. Celle qui laisse les ventres et les cœurs vides.

Elle est la plus insidieuse. Elle aura fait dire aux « anti-masques » de la première heure qu’ils avaient raison de prôner la liberté puisqu’elle tuait moins, ignorant alors que cette nouvelle pandémie touchait à ce qui fait de nous ce que nous sommes. Elle rendait nos jeunes incapables de porter la vie. N’est-ce pas pire que la mort ?

Après des mois et des années à semer la mort, la nature s’est renouvelée. Comme si la planète, lassée d’avoir prévenu l’humanité, avait décidé de la détruire à petit feu. Plus lentement mais plus sûrement.

 

Aujourd’hui, nous fêtons les 20 ans de Solène. Elle est si belle ! Mais si triste. Et moi plus encore. J’en arrive à me demander si cette tristesse nous quittera un jour. Du haut de leurs 27 et 25 ans, Elen est aussi une belle femme et son frère, Erwan, un jeune homme charmant.

Trois enfants en bonne santé qui ont été épargnés par les maladies successives. Nous sommes chanceux. Mais ils ne connaitront peut-être jamais le bonheur d’être parent. Mon cœur saigne.

Nous préparons un repas aussi festif que possible. On trouve encore tout dans les supermarchés, ou presque. Les pénuries seront plus lourdes d’ici 15 à 20 ans, lorsque les plus jeunes se mettront au travail et nous à la retraite. Ils sont si peu nombreux ! Quand nous comptions un taux de natalité de 20% en 1950 et 10% en 2020, nous en sommes aujourd’hui à moins de 1%. Il y a si peu de naissances !

 

Solène est toute excitée. Nous avons mis les petits plats dans les grands, sorti les bougies et les décorations vieillissantes. Nous avons invité la famille. Naturellement, ceux qui nous ont quitté durant la 3ème vague d’épidémie vont nous manquer cruellement. A cette époque, la France a été plus durement touchée que ses voisins. Nous avons vécu plus de cérémonies funéraires en 4 mois que nous l’avions fait en une décennie. Mon père, mes beaux-parents, 2 neveux et des amis nous ont quitté sans qu’on n’ait pu prendre la mesure de l’événement. Nous avions déjà vécu la COVID-19 en 2020 et ses petites sœurs, en 2021 et début 2022. 2023 nous aura fait découvrir toute la vulnérabilité de notre espèce et sa bêtise également. Beaucoup refusait encore de se conformer aux règles simples de protection sous prétexte qu’ils avaient très bien survécus aux 2 dernières années. Et ils ont contaminé tant de monde !!!

C’est à ce moment-là que le collectif des femmes du monde s’est créé : le world wide women. Je ne savais pas être militante mais je relayais leurs discours à qui voulait m’écouter. Elles avaient prévenu, soutenues par des scientifiques qui étudiaient la mutation des virus. Elles avaient prédit la suite : lorsqu’une grande partie de la population mondiale allait être touchée, le virus muterait encore jusqu’à tous nous infecter. Elles pensaient à la mort. Le virus aura été plus insidieux, plus malin : il nous a rendu presque stériles.

J’ai observé de loin quand elles interpellaient les politiciens et défiaient les forces de police. Mon souci, le seul, était d’élever mes enfants dans ce monde en perdition. J’avais si peur pour eux.

 

J’ai du mal à m’investir totalement dans les préparatifs. Mon esprit s’égare inévitablement. J’avais tellement rêvé être grand-mère, imaginé mes enfants berçant les leurs. Et je ne parle que de sentiments très personnels ! Mais les conséquences vont bien au-delà. L’humanité est en danger. C’est ce que la planète pouvait espérer de mieux finalement.

Il est 11h30. Je m’active en me forçant à sourire. Après tout, nous avons été pas mal épargnés. Erwan met la musique. Solène pousse les meubles. Chéri sort la table de jardin : nous serons au moins une dizaine ! Bien moins qu’autrefois. Les réunions familiales, c’était au moins 15 à 20 personnes. Mais nous sommes devenus plus frileux. Et les consignes sont toujours les mêmes pour qui veut les respecter : pas plus d’une douzaine de convives et masqués.

Les masques font toujours partie de nos vies. Ils donnent l’espoir que certains de nos jeunes n’attraperont pas le dernier virus et pourront avoir des enfants. Aucun de mes enfants ne s’est fait tester. Savoir que l’on est stérile avant même de vouloir construire une famille, c’est inutile et déprimant. Chaque chose en son temps. Je sais qu’Elen y pense. La peur de découvrir une vérité malheureuse la retient encore.

 

Il est 12h passés. Les convives arrivent au compte-goutte. Ma belle-mère, mon frère et sa fille et ma belle-sœur. Finalement, nous ne serons que 9. Notre amie et sa fille renoncent. Elle aussi a 20 ans et elles veulent éviter autant que possible les contacts. Elles espèrent échapper au sort. Après hésitation, elles ont annulé. Elles s’excusent, elles sont désolées mais…

Qui suis-je pour leur en vouloir ?  Chaque sortie est un risque malgré les masques, malgré la distanciation, malgré les vaccins et les remèdes de médecines parallèles. Et chaque ventre est une lueur d’espoir pour l’humanité tout entière.

 

Nous trinquons à ses 20 ans mais nous n’osons plus trinquer à l’avenir. Trop douloureux. Les discussions s’animent timidement. Solène parle fièrement de son cursus. Comme sa sœur aînée, elle a souhaité embrasser la carrière d’infirmière. Elle s’enflamme en évoquant les rares services de natalité du pays qui accueillent les quelques bébés qui voient encore le jour. Seule l’élite peut choisir d’intégrer un tel service. Les places sont chères. Elle poursuit avec la fougue de sa jeunesse en détaillant les dernières recherches qui visent à enrayer l’épidémie, les avancées qui auraient permis à des femmes stériles de donner la vie.

Et moi, je pense à ces centres qui conservaient sperme et embryons et qui ont été attaqués par les plus fanatiques. Ceux qui voyaient dans la COVID-23 l’apocalypse. Ceux qui souhaitaient aider l’œuvre d’un dieu diabolique à exterminer la race humaine pour mieux la faire renaître. Les émeutes de 2025 furent terribles. Les espoirs de millions de gens furent anéantis en quelques incendies.

S’ensuivit une vague de dons d’outils génétiques mais les conditions sanitaires, détériorées par des années de guerre contre les virus, ne permirent pas de conserver tous ces dons. Beaucoup furent perdus. Il parait que certains seraient conservés en lieu sûr. Un Fort Knox de la fertilité. Ce que j’en retire de positif ? Les Hommes ont compris que l’or valait moins que l’Homme.

 

Le monologue de Solène terminé (car personne ne la contredit soit par amour pour elle et sa confiance en l’avenir soit parce qu’il est des luttes vaines que qui ne font que remuer le couteau dans la plaie), nous enchainons sur des banalités : la remise en état des routes laissées à l’abandon durant la dernière décennie, l’offre désormais limitée de choix dans les bonbons, la météo clémente qui nous permettra de profiter encore de la plage jusqu’à mi-janvier ou la chandeleur…

Tout a tellement changé en 10 ans. J’avais espéré un moment que ces bouleversements rappelleraient à tous ce qui est important. J’imaginais qu’on consommerait moins, plus intelligemment. Que l’on cultiverait tous notre bout de terre, on mangerait local, on se déplacerait plus propre. Tous ces mouvements initiés dans les années 10 devaient s’imposer ! C’était dans l’ordre des choses ! Mais l’humanité est plus coriace. Elle a du mal à se défaire de ses défauts. Il faudra malheureusement encore des années de souffrance pour entrevoir un changement significatif. Et la femme, qui semble dans l’ensemble avoir mieux compris les enjeux, continue à hurler à la lune, sans écho. Nous éduquons nos enfants dans le respect de chaque être et nous nous battons contre notre mode de vie déjà obsolète.

Je le pense. Et pourtant… pourtant, je tiens dans mes mains une chose inutile. Je voulais faire plaisir à ma petite fille, mon bébé. Je lui ai dégoté un bijou en or : un cœur imbriqué dans un cœur. Comme le sien dans le mien. Comme un enfant au creux de sa mère. Un symbole. Une bêtise ?

Je me défends de participer à la société de consommation et j’en suis pourtant un pion. Et le soir, lorsque mon mari part marcher, je pleure. Je me sens dépassée, broyée. Je ne sais plus ce que je dois faire pour rendre le monde un peu meilleur. 

 

 

 

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Commenter cet article

popy 23/12/2020 20:42

C'est normal que tu ais perdu le concours, tu as fait une grosse erreur, avoir omis que j'étais encore vivant en 2030 et pour longtemps encore.(mince pas d'émoticone pour atténuer cette remarque rigolote)
Ceci dit, ce récit de fiction aujourd'hui pourrait très bien devenir celui de la réalité demain.
Je pense souvent à l'avenir et me dit que ce qui se passe actuellement n'est pas anodin.
Depuis quelques années déjà je suis persuadé que la prochaine guerre sera bactériologique
L'homme, cet inventeur diabolique sera son propre destructeur
Vivons au présent et acceptons l'évolution contre laquelle nous ne pouvons rien faire à notre niveau
Joyeux Noél à tous et qu'on puisse encore en vivre quelques uns

Raphaëlle 27/12/2020 15:32

J'espère bien que tu seras encore là dans 10 ans! Et que nous n'aurons pas à vivre d'aussi sombres heures...
Mais le plus sage est effectivement de profiter de chaque instant... dans le respect de tout et tous.